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    Le Potentiel, 20 janvier 2009

    Le Potentiel poursuit la publication de son entretien avec le professeur Philippe Biyoya. Cette fois-ci sur le Plan de Herman Cohen qu’il a proposé à Barack Obama à propos du marché commun de l’Afrique de l’Est. Il n’a pas manqué d’aborder les questions se rapportant notamment à la décentralisation, l’armée et l’égoïsme dans le chef des dirigeants du pays. Pour lui, les Congolais doivent faire de la politique l’instrument de transformation de la destinée nationale.

    Dans un article paru dans « Jeune Afrique », il est clair que, pour l’ancien sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines, Herman Cohen, le Rwanda doit jouer le rôle le plus important dans le marché commun de l’Afrique orientale. Il est allé plus loin en disant que cela donnerait au Rwanda le droit de profiter de ressources minières et forestières congolaises. Curieusement, il y a une coïncidence :

    on parle déjà d’un Plan pour la balkanisation du pays. Cohen faisait partie du gouvernement Clinton. C’est pendant cette période que la guerre avait été lancée. Ne peut-on pas dire qu’avec l’arrivée de Barack Obama qui a pris d’anciens membres de l’administration Clinton, le Plan Cohen risque d’être concrétisé ?

    Je ne crois pas que les Américains soient des cyniques. J’ai toujours pensé que le gouvernement américain comptait avec l’amitié de son homologue congolais. Et je comprends aussi que certaines administrations américaines ne soient pas à l’aise avec nous. S’ils ne sont pas à l’aise avec nous, c’est parce que nous-mêmes, nous ne sommes pas capables d’initiatives. Nous ne faisons pas de propositions sur ce que nous-mêmes nous devons être de façon à demander aux Américains effectivement de nous aider.

    Depuis qu’on parle de cette guerre, nous n’avons aucune proposition de sortie qui soit l’œuvre des Congolais. Alors, puisque les Congolais ne savent pas ce qu’ils doivent faire de leur pays, de leurs ressources, même ceux qui pensent être nos meilleurs amis sont un peu agacés, un peu lassés de nous voir sans initiative. Le projet de marché commun de l’Afrique orientale est un faux projet.

    D’abord, il y a eu un projet de Museveni dans ce sens que le Kenya a refusé. Parce qu’il existe déjà un marché de l’Afrique australe et orientale qu’on appelle le Comesa dont le Congo est membre, à l’instar de l’Ouganda et du Rwanda. Son siège est en Zambie. Si ce marché-là ne fonctionne pas, ce n’est pas un autre qui fonctionnerait.

    Faire fonctionner un marché commun, c’est d’abord la bonne santé des économies des pays membres. Ce que Cohen devrait savoir et dire à Obama, c’est d’encourager la reprise économique de la RDC qui n’est possible que si l’Etat congolais revit réellement en changeant d’option économique.

    Notre problème n’est pas d’être membre des organisations régionales, c’est de donner à notre économie une dimension régionale. Comme l’Allemagne, nous devrions lever l’option de produire pour exporter dans la région. C’est dire qu’en élargissant notre marché intérieur - qui n’existe même pas et que nous devons constituer - pour créer du travail pour les voisins qui ont besoin de partager notre développement, plutôt que de partager nos ressources. Celles-ci sont à nous et le développement est ce que nous aurons fait de ces ressources.

    Puisque nous sommes un pays vaste à vocation régionale, le Rwanda, par exemple, trouverait son compte. Déjà, avec la CEPGL, qu’est-ce que le Rwanda et le Burundi n’ont pas bénéficié ? L’électricité qui éclaire la ville de Bujumbura vient d’Uvira. C’est le réliquat de la CEPGL. Et si vous allez dans cette ville congolaise, il n’y a pas d’électricité.

    La CEPGL a été créée parce que nous cherchions la sécurité auprès du Burundi parce que Bujumbura était la capitale de la rébellion contre Mobutu, depuis l’ambassade de Chine dans ce pays. Mobutu a offert au Rwanda et au Burundi de profiter de nos richesses. La RDC supportait la CEPGL à 50 % et nous avions même renoncé à occuper des postes de direction. Nous avions tout fait. Ce ne sera donc pas la première fois que le Rwanda et le Burundi bénéficient de notre pays. Ils l’ont toujours été.

    Ils commettraient l’erreur de nous tuer pour penser profiter de nos forêts et autres richesses. Je pense même que les mannes des ancêtres ne seront pas avec eux. Ils n’auraient pas la conscience tranquille. Nous, nous savons ce que nous devons faire. Je suis convaincu que les Rwandais risquent d’entrer dans une histoire d’où ils ne sauront s’en sortir.

    Il est de l’intérêt du Rwanda d’abord et du Burundi ensuite de normaliser leurs relations avec la RDC sans concocter des plans de changement de rôle et d’influence. La stabilité du Rwanda dépend, bien sûr, de la coopération avec le RDC. Cela ne dépend pas du renversement des rôles. Si pour éviter que les Hutus reprennent le pouvoir à Kigali, il faut que la RDC soit un pays occupé, ils se trompent. Parce que-là, ils déplacent le problème.

    C’est comme si la RDC est responsable du génocide rwandais. Si les génocidaires sont arrivés au Congo, c’est sur demande de la France. Je crois que nous avons tous intérêt de devenir sereins, raisonnables et que la sécurité du Rwanda dépende de la capacité et de la responsabilité de la RDC qui doit devenir un pays fort, stable, capable de sécuriser ses voisins.

    S’il y a des stratèges à Washington qui pensent qu’ils peuvent allumer le feu au Congo pour que l’Afrique centrale disparaisse, ce n’est pas en allant en Afrique orientale que le Rwanda ...

    Mais il y a eu conférence de Berlin en 1885. Aujourd’hui, on parle de Berlin II. Les capitalistes occidentaux disent qu’il faut redessiner la carte de l’Afrique. Jacques Attali, dans son ouvrage « Les Brèves histoires d’avenir » publié il y a deux ans, note qu’il faudrait que le Congo et le Nigeria disparaissent en 2020 de la carte de l’Afrique. Ils pensent le monde sans nous. Nous risquons de tomber dans ce que je peux appeler Berlin II.

    Déjà, lorsque l’AFDL est arrivée au pouvoir, ce projet était en vue. Il y avait un représentant à l’époque à la fois de l’Oua et des Nations unies qui étaient mêlés aux négociations de changement de pouvoir entre Kabila et Mobutu. M. Sanhoul était le représentant de l’Oua et des Nations unies pour interdire cette perspective. C’est vrai qu’il y a beaucoup de pays dans le monde dont on voudrait en fait détruire l’intégrité. L’Irak est dans le laboratoire des Grandes puissances. Mais l’Irak se défend. Jusqu’aujourd’hui, après l’avoir occupé militairement, on n’arrive pas à désintégrer l’Irak.

    Pour que nous échappions à la désintégration, nous devons comprendre que cela dépend de nous, Congolais. Nous devons faire preuve d’intelligence, de capacité d’administrer le pays.

    Les Américains disent que, depuis que nous sommes indépendants, nous ne sommes pas capables d’administrer l’entièreté du territoire national. Les Belges, qui avaient conscience de difficultés des frontières avec l’Afrique orientale disputées entre les Anglais, les Allemands et eux-mêmes, avaient pris des dispositions en installant une base militaire à Watsa en Province Orientale. Mais nous, nous n’avons pas une armée pour aller défendre nos frontières. Comment voulez-vous que les gens ne fassent pas des plans pour diviser le Congo.

    Et puis l’armée n’est pas seulement faite pour aller se battre, mais elle s’occupe aussi de l’aménagement du territoire. L’armée administre le territoire. Je pense que le pari de cette République de M. Kabila, c’est la décentralisation. Celle-ci est en train d’échouer parce qu’on ne lui a pas donné un objectif stratégique. Les gens voient à travers la décentralisation l’électoralisme. On positionne des candidats pour qu’on les élise.

    Nous pouvons réussir la décentralisation si nous lui donnons sa principale dénomination. Une redistribution politique pour l’organisation à la base. Une redistribution économique en nous détachant d’abord de la tutelle du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Nous devons donner aux provinces et aux autres entités de l’argent pour avoir des structures économiques qui puissent produire. Il faudrait également donner des dimensions stratégiques.

    Il faudrait aussi que cette décentralisation nous donne des moyens d’aider notre espace en créant des régions militaires. Pour contrôler ces régions, créons des zones économiques de développement en leur donnant vie. Nous aurons une décentralisation à trois niveaux, avec des objectifs stratégiques et le pays reprendra. Les gens ne voient pas cela. Mais comment gouverne-t-on le pays ?

    Là encore, vous donnez raison à ceux qui pensent que nous sommes incapable d’administrer le pays et il faut faire appel au Rwanda pour le gérer...

    Non. Celui qui parle n’est pas Rwandais, mais Congolais. Si moi, je pense comme ça, c’est que, vous aussi, vous pouvez penser ainsi. C’est que beaucoup pensent également de la sorte. Comme quoi, nous disons : reconvertissons- nous. Donnons aux appareils politiques tout leur sens, tout leur contenu. Faisons de l’administration du territoire le leitmotiv de nos ambitions politiques.

    Le pays doit être administré. L’administration demande de l’organisation. Cela signifie que le pouvoir doit être le pouvoir de tout le monde. Nous n’arrivons pas à partager le pouvoir avec l’ensemble de la Nation. On confisque le pouvoir. On confisque même les institutions.

    Je dis souvent à mes étudiants de regarder ce qui se passe en Afrique et non seulement au Congo. Quand quelqu’un devient président d’une institution comme le parlement, par exemple, il pense que le parlement, c’est lui. Et il peut être là, dirigeant les débats, et soumettre au vote ses propres conclusions, au lieu de laisser s’affronter les débats. Et quand on confie à quelqu’un une entreprise pour gérer, il pense que c’est son affaire. Il ne sait même pas développer l’entreprise, il se remplit les poches. C’est un problème d’intelligence sociale qui nous manque.

    Que faut-il faire, alors ?

    Il faut que les hommes politiques et des médias fassent comme tout le monde le fait. Il faut avoir la volonté en prenant conscience qu’un pays ne se développe pas seul, mais en se comparant avec d’autres. Comme ils voyagent beaucoup - et cela à tous les niveaux, le Congo étant devenu un pays des missions - qu’on fasse obligation à tous ceux qui vont en mission de revenir avec des renseignements tirés de leurs différents pays hôtes.

    Le pays ne se fait pas avec des politiciens, mais avec des experts, des stratèges. Nous avons des services de renseignements et partout dans le monde, ils existent pour gérer le pays, l’avenir. On ne doit pas seulement avoir ces services pour la filature, pour chercher des ennemis de la Nation tout le temps. Des services qui construisent la puissance publique, la puissance de l’Etat, qui nous mettent en compétition avec les autres Etats. Et je pense que les autorités vous écoutent.

    Ecrivez dans les journaux qu’ils l’apprennent. Vous parlez de Jacques Attali, mais il est une intelligence au service de la France. La Commission économique française a confié un dossier relatif à la réforme du secteur à ce même Jacques Attali qui n’est, pourtant, pas un membre du gouvernement, mais un universitaire. Sarkozy qui n’est pas du même parti politique qu’Attali attendait qu’on lui dise comment la France allait gagner la mondialisation. Pourquoi le président de la République du Congo ne le demanderait pas. Pourquoi le président de l’Assemblée nationale ne ferait pas de même. Il n’y a pas de scientifiques, de politologues ici ?

    Quand vous êtes au pouvoir, vous faites de ce pouvoir votre amour. Vous donnez votre égoïsme à la province, à la tribu. C’est ça qui tue la Nation parce que le pouvoir d’Etat est régionalisé à tous les niveaux. Les cabinets du ministre ne sont pas des lieux où l’on produit de la politique.

    Est-ce qu’on peut encore donner de l’espoir à notre peuple quand on sait que, tant à Kinshasa que dans les provinces, les Congolais sont désabusés parce que l’élite a échoué ?

    Je ne pense pas qu’on ait complètement échoué. Nous avons certes des difficultés pour gérer notre patrimoine, notre actif national. Je crois que les épreuves sont parfois nécessaires. C’est peut-être parce que nous sommes devenus négligents, quelque peu insouciants. Que la nature nous apporte des drames, situations que nous ne pouvons pas accepter, que des voisins nous dominent, cherchent à nous maîtriser, cela devrait aiguiser notre sens de dignité, notre orgueil. Je crois que ce qui manque, c’est cet orgueil de soi aux niveaux individuel et collectif.

    Je pense que, demain, quelqu’un ne peut pas prétendre à la responsabilité mondiale, internationale ou nationale s’il n’a pas un certain orgueil de soi, s’il n’a pas marqué l’histoire, s’il n’a pas fait bouger l’histoire de ce pays. Nous devons faire de la politique l’instrument de transformation de la destinée nationale, du destin national.

    Nous devons militer à ça. Tant qu’il y a encore des enfants qui naissent, tant nous tenons encore sur nos deux jambes et parlons aux étudiants, même si nous, nous ne faisons rien, je suis sûr que ceux à qui nous transmettons les connaissances seront ce que la Nation attend d’eux, ce que la nature voudrait que le Congo soit. Mais si nous avons déjà enseigné des gens qui sont devenus des vice-présidents, des ministres et autres responsables n’ont pas fait ce que nous leur avons appris, je pense que d’autres qui viendront le feront.

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