(Journal Canal Futur 18/02/2006)
Aux termes des investigations informelles menées par l’ONG « Journalistes en danger » (JED ), il apparaît que Franck Ngycke aurait été abattu pour avoir fait divulgué un « secret d’Etat ».
Il s’agit du don, vrai ou supposé, que le président Joseph Kabila aurait consenti au système éducatif tanzanien. Les autorités de Kinshasa font actuellement face à un tir groupé de pressions internes et externes pour constituer une commission d’enquête indépendante chargée d’élucider le meurtre de ce journaliste et de son épouse. A Kinshasa, les animateurs de l’ONG « Journalistes en danger » sont entrés en clandestinité.
La RD Congo s’achemine-t-elle lentement mais sûrement vers un scandale politico-judiciaire aux conséquences imprévisibles pour le processus de normalisation politique en cours ? En dépit de la « frilosité » de la « communauté internationale » - craignant une éventuelle déstabilisation du processus électoral, des journalistes congolais et des associations internationales de défense de la liberté de la presse et des droits de l’Homme paraissent décidés à maintenir la pression jusqu’au bout.
Objectif : faire éclater toute la vérité sur cette affaire qui ressemble bien à un double assassinat politique impliquant de près ou de loin les plus hautes personnalités de la RD Congo. Deux questions restent sans réponses à ce jour. Qui a commandité le meurtre - très prémédité - du journaliste Franck Ngycke Kangundu ? Quel est le mobile du crime ? Dans un communiqué publié mercredi 15 février, l’association internationale « Reporters Sans Frontières » (RSF) a appelé « solennellement » le président Joseph Kabila à constituer « au plus vite » une commission d’enquête indépendante chargée de « faire toute la lumière » sur cet « assassinat politique » en partant des investigations réalisées par « JED ».
Clandestinité
Dans un communiqué daté 14 février, l’Observatoire pour la Protection des Défenseurs des Droits de l’Homme, qui est un programme de la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme) et de l’OMCT (Organisation Mondiale Contre la Torture) exprime « sa plus vive préoccupation » à la suite des actes de « harcèlement et menaces » dont sont l’objet les dirigeants de « JED ».
L’Observatoire dit avoir été informé par cette association « de la poursuite de graves menaces » à l’encontre de Donat Mbaya Tshimanga et Tshivis Tshivuadi, respectivement président et secrétaire général. « Ces menaces ont fait suite à la parution le 7 février 2006, dans le journal Le Soft, d’un article sur les enquêtes menées par JED dans l’assassinat de M. Franck Ngycke Kangundu, journaliste, et de son épouse Mme Helène Mpaka, par plusieurs hommes armés, dans la nuit du 2 au 3 novembre 2005 », note le communiqué. Et d’ajouter : « Selon les informations reçues, les résultats de l’enquête publiés dans « Le Soft » feraient état de la responsabilité présumée de plusieurs personnes proches du pouvoir ou de hauts fonctionnaires ». « Du fait de ces accusations et menaces récurrentes, MM. Mbaya Tshimanga et Tshivis Tshivuadi ont dû entrer en clandestinité pour garantir leur sécurité ».
La pression internationale
Dans le cadre de son émission intitulé « Dialogue entre Congolais », la radio onusienne « Okapi » a organisé, lundi 13 février, un débat sur la disparition tragique de « Ngycke ». Le journaliste présentateur a fait des difficultés éprouvées lors de la préparation de l’émission. Les personnalités citées dans le rapport du « JED » ont notamment refusé de participer à ce débat. Tryphon Kin-Kiey Mulumba, patron du Soft, était parmi les intervenants. Vincent Léonard, responsable Afrique du « RSF » (Reporters Sans Frontières) n’a pas trouvé des mots assez durs pour fustiger l’apathie de la police congolaise. « Dans un Etat démocratique, cette enquête, a-t-il dit, ne devait pas être effectuée par le JED mais par la justice ou la police ». Pour lui, une commission d’enquête indépendante doit être mise en place pour que les témoins cités soient interrogés. Léonard de marteler : « Nous ne tolérerons pas que ces meurtres restent impunis ». Comme pour lancer un avertissement à la « communauté internationale », il ajoute que seule la pression internationale pourrait faire bouger les choses. « Il faut absolument que ceux qui aident le Congo sachent que cette affaire risque de devenir un grand problème pour le gouvernement de transition s’il n’était résolue ». Selon ce dirigeant de « RSF », le silence est loin d’être un remède. Il engendre, au contraire, une « aggravation » de la crise. « L’ensemble de l’édifice fragile de la transition pourrait être grippé », dira-t-il. « Il appartient à la justice de mener une enquête », a dit, pour sa part, Kin-Kiey en soulignant au passage que les faits révélés par le « JED » n’ont pas été démentis.
Rappel des faits
En parcourant les conclusions de l’enquête menée par l’association « Journalistes en danger », l’affaire Ngycke prend le relief d’une tragique pièce de théâtre s’articulant sur plusieurs actes. Acte 1 : le sculpteur Liyolo Limbe Pwanga remet au journaliste Ngycke, lors d’une rencontre à l’Académie de beaux arts, des documents établissant notamment que le président Joseph Kabila aurait consenti au système éducatif tanzanien un don d’un montant de 30 millions $ US. Le « geste présidentiel » a été unanimement condamné par la presse et la classe politique. Selon des sources, « Joseph » n’aurait jamais digéré cette affaire.
La rencontre Liyolo-Ngycke aurait eu lieu entre fin août et début septembre 2005. Rappelons qu’au cours de la même période, les enseignants congolais étaient en grève pour réclamer une amélioration de leurs conditions salariales. Acte 2 : Ne pouvant publier ces faits dans le quotidien « La Référence Plus », Ngycke aurait tenté de « monnayer » son silence. Il aurait apparemment approché, pour ce faire, des « bonzes » du parti présidentiel, originaires de la même province que lui. Le Bandundu. Le « JED » cite trois noms.
A savoir, l’actuel ministre de l’Intérieur, Théophile Mbemba, la 1ère secrétaire générale adjointe du PPRD, Marie-Ange Lukiana Mufwancol et l’ex-gouverneur de la ville de Kinshasa, Jean Kimbunda Mudikela. Aurait-il tenté sans succès de les faire chanter ?
L’assassinat
Acte 3 : mi-septembre, le journal « Pool Malebo » publie l’information relative au « don » présidentielle. Se sentant menacé, son éditeur-directeur, Patrice Booto, entre en clandestinité. C’est devenu une coutume. A-t-il été « tuyauté » par « Franck » ? Acte 4 : le 2 novembre dernier, appâté, Patrice Booto sort de sa cachette. « On » lui promet la liberté moyennant l’identité de son informateur. Il est aussitôt arrêté.
Durant l’interrogatoire, aurait-il cité Franck Ngycke Kangundu comme étant la source qui lui avait donné l’information selon laquelle le Joseph Kabila aurait consenti la fameuse libéralité au profit des milieux éducatifs tanzaniens ? Acte 5 : Dans la nuit du 2 au 3 novembre, Ngycke Kangundu, journaliste politique au quotidien kinois « La Référence Plus » est abattu. Son épouse, Hélène Mpaka, reconnaît un des sicaires. Elle subi le sort de son époux. Tout se passe à l’entrée de leur domicile au Quartier Mombele. Après une marche pacifique organisée par des journalistes à Kinshasa, le vice-président de la République en charge de la commission Politique, Défense et Sécurité, Azarias Ruberwa, promet la mise sur pied d’une commission d’enquête indépendante.
Commission d’enquête indépendante
Trois mois après rien ne se passe. Bien au contraire. La police chargée d’investiguer tranche : « C’est un crime crapuleux ». Crapuleux ? Et pourtant, hormis les téléphones portables du couple, rien n’a été volé. Voilà pourquoi le « JED » s’est cru en droit d’ouvrir une « enquête informelle ». On ne peut qu’applaudir le courage de Donat Mbaya Tshimanga et de Tshivis Tshivuadi. Les deux confrères ont pris des risques graves pour, d’une part, faire triompher la vérité et d’autre part pour que la jeune démocratie congolaise puisse éclore dans un environnement politiquement sain.
Mercredi 14 février, le journal Patrice Booto de « Pool Malebo » a été déféré devant la Cour de sûreté de l’Etat. Il y est poursuivi du chef de « propagation de faux bruits en public, offense au chef de l’Etat et outrage au gouvernement ». Le « RSF » a exigé sa libération. Commentant l’ « affaire Ngycke », l’Américaine Julia Crawford, directrice du programme Afrique du Comité de protection des journalistes, a eu ces mots à radio Okapi : « Nous sommes très inquiet du fait que le gouvernement congolais avait promis d’instituer une commission d’enquête le 3 novembre. Rien n’a été fait.
Le gouvernement doit garantir la sécurité des responsables de « JED » et mettre en place cette commission afin que ceux qui savent quelque chose disent la vérité ». Il La balle est dans le camp de Joseph Kabila.
B. Amba Wetshi © Copyright Journal Canal Futur